Entretien avec le Docteur Alex Carreras Pons
Depuis le début de l’année 2026, le renforcement du blocus américain contre Cuba a plongé l’île dans une crise énergétique sans précédent. Les pénuries de combustible et les coupures d’électricité frappent l’ensemble de l’économie, jusque dans les hôpitaux, où il faut désormais composer avec des ressources toujours plus limitées pour maintenir les soins. Pourtant, loin de s’effondrer, le système de santé cubain continue d’assurer des services universels et gratuits, tout en poursuivant ses missions médicales de solidarité à travers le monde.
Comment un tel système parvient-il à résister à une politique d’asphyxie économique qui dure depuis plus de soixante ans? Quelles sont les conséquences concrètes de ce blocus sur les hôpitaux, les soignants et les patients? Et que révèle cette résistance de la nature du projet socialiste cubain?
De passage à Montréal, le Dr Alex Carreras Pons, chef du Département des relations internationales pour la coopération bilatérale au ministère cubain de la Santé publique, a répondu aux questions de Jeunesse militante, publication de la Ligue de la jeunesse communiste du Québec que nous reproduisons ci-dessous.
Un système de santé assiégé
Q. Cuba qualifie le blocus américain de véritable génocide. Pourquoi employer un terme aussi fort?
R.
Non seulement on peut parler de génocide, mais on peut parler du génocide le plus long de l’histoire. Ça fait 60 ans que ce blocus est imposé au peuple cubain. Le blocus qui s’est renforcé et s’est transformé dans les derniers mois en une asphyxie totale, une asphyxie énergétique. Ce n’est pas seulement dans le milieu de la santé qu’on éprouve des problèmes. Il n’y a pas un aspect de la vie cubaine sur lequel le blocus n’as pas eu d’impact. Ne serait-ce que parler du fait qu’il n’y a pas eu une seule goutte de pétrole qui est arrivée à Cuba depuis des mois. Juste ça ne serait qu’un impacte extraordinaire.
Q. Concrètement, comment ce blocus affecte-t-il le système de santé cubain aujourd’hui?
R.
À Cuba il y a 151 hôpitaux à travers l’île et il n’y a aucun hôpital qu’a été fermé. On n’avait pas fermé aucun center de soins non plus. Par contre, ce qu’on a dû faire à certains moments c’est de regrouper certains services, mais le système fonctionne. Ce qu’est problématique, un des impacts particuliers du blocus, c’est qu’il y a une liste d’attente énorme pour les chirurgies avec plus de 100 000 patients en attente. Parmi ces patients on compte à peu près 12 000 enfants et évidemment on est obligé de reporter des opérations pour mettre l’accent et donner l’attention principale aux soins d’urgence et aux sois pour les maladies qui menacent la vie des patients comme par exemple les maladies cardio-vasculaires et les cancers. Au niveau de l’électricité, on est en train de couvrir les polycliniques et les hôpitaux de panneaux solaires. Évidemment ce n’est pas suffisant pour délivrer autant d’énergie pour faire fonctionner ces institutions à leur pleine capacité, mais au minimum on est capable de faire fonctionner les salles d’urgence, les salles d’opération et de soins intensifs. Pour donner un exemple, les salles de néonatologie pour les enfants de moins de 28 jours ont besoin d’un apport d’électricité stable et continu pour faire fonctionner par exemple les respirateurs artificiels. Nous n’avons pas le choix d’utiliser ces voies alternatives pour réussir d’assurer la santé des patients. Le manque de combustible affecte gravement le transport des patients par ambulances. Pour palier à ce problème nous avons commencé à intégrer des voitures électriques dans notre système de santé.
Soigner malgré l’asphyxie
Q. Dans ces conditions, qu’est-ce qui permet au système de santé cubain de tenir et de continuer à offrir des soins universels?
R.
S’il y a un élément qu’est non négociable pour les cubains ce sont les principes de la révolution : le socialisme et sa souveraineté. Il n’y a eu à aucun moment des discussions sur ces fondements. Ce sont des conquêtes sociales qui sont arrivées avec la révolution. Le peuple cubain veut les maintenir, veut maintenir ce système qui donne l’accès aux soins de santé gratuits, qui donne l’accès à l’éducation gratuite, une formation de qualité, avec tous les droits qui viennent. Oui, c’est vrai, cette formation est impactée en ce moment par le blocus et la majorité des cubains voudraient que la situation s’améliore, qu’il n’y aille plus de coupures de courant, qu’il n’y aille plus de pénurie de médicaments, qu’il n’y aille plus de listes d’attente chirurgicales. Tous ce problèmes sont facilement réglables. Ça va se régler le jour quand il n’y aura plus de blocus et cela est non négociable pour nous.
Au-delà des difficultés matérielles, le système de santé cubain continue d’exister comme projet politique et social. C’est cette articulation entre contrainte extérieure et choix de société qui structure également la dimension internationale de la médecine cubaine.
L’internationalisme médical cubain
Q. Vous avez évoqué les brigades médicales cubaines à l’étranger. Quel est leur rôle aujourd’hui?
R.
Il y a en ce moment à peu près 20 000 travailleurs de santé, donc pas seulement des médecins mais aussi des infirmiers, des spécialistes en stomatologie, etc., qui sont déployés dans environ 50 pays sur tous les continents, mais essentiellement en Afrique et Amérique Latine. Il y a des brigades médicales qui sont présentes en Europe et en Asie également.
Q. Ces brigades sont parfois critiquées à l’international. Que répondez-vous notamment aux accusations de “traite de personnes”?
R.
Les protocoles bilatéraux de coopération sont toujours basés sur les demandes des États où les brigades cubaines vont s’implanter. Les médecins cubains vont dans les endroits les plus reculés où même les médecins locaux refusent d’opérer. Donc quand certains collèges de médecins nous accusent, les Cubains, de voler du travail aux médecins locaux, c’est faux parce que l’on va dans ces zones où ils ne pratiquent pas. Pour donner un exemple, quand il y a eu le programme d’envoi de médecins au Brésil, il y a eu 13 000 médecins cubains qui sont allés dans 700 municipalités. C’était la première fois dans ces municipalités que les communautés locales avaient accès à un médecin. Quand Jair Bolsonaro a révoqué le programme, aucun nouveau médecin ne les a remplacés.
Q. Comment fonctionne concrètement la coopération médicale cubaine et que répondez-vous aux accusations de coercition?
R.
Il n’y a aucun médecin ou personnel de la santé qui quitte Cuba de façon forcée. C’est volontaire. Ils signent un contrat et puis évidement ils reçoivent une allocation, une prime, mais en plus de ça, son salaire mensuel comme s’il était à Cuba, est versé tous le mois. Au delà de l’allocation et du salaire qui est versé, le 100% des fonds qui sont perçus par ces mécanismes de coopération sont réinvestis dans le système de santé cubain, un système de santé qui est gratuit, notamment pour l’achat des médicament et l’achat de tout ce qu’est nécessaire pour le faire fonctionner. On comprend que notre système de santé gratuit est coûteux qu’il faut maintenir, et ces actes de solidarité nous permettent de le faire.
Q. Quel rôle joue l’École latino-américaine de médecine dans cette dynamique internationale?
R.
L’École latino-américaine de médecine a été fondée 1999 par ce que l’année d’auparavant deux ouragans ont dévasté l’Amérique centrale, notamment le Honduras, le Nicaragua et les pays avoisinants. Cuba a envoyé des brigades médicale gratuitement en tant que véritable acte de solidarité internationale et de solidarité humanitaire. À ce moment, Fidel a dit que notre solidarité ne peut pas consister uniquement en l’envoi de médecins. Il faut aussi former le capital humain pour subvenir aux besoins des systèmes de santé locaux. Donc en février 1999 est créée l’École latino-américaine de médecine et la première cohorte comptait 1900 étudiants, essentiellement du Nicaragua, mais depuis nous accueillons des étudiants de partout, d’Asie, d’Afrique, du Moyen-Orient, de la Palestine, du Sahara Occidental, de plusieurs autres pays, y compris des États-Unis, où on permet à des gens qui n’auraient jamais pu penser autrement devenir médecins faute de de ressources financières. Donc c’est ce genre de personnes qu’on accueille à l’École latino-américaine de médecine. Tu me demandais la question de la solidarité entre les pays et Cuba. Je vais te donner deux exemples qui sont diamétralement opposés. Le premier, c’est l’exemple du Honduras qui était un des pays les plus aidés par Cuba, mais sous pression des États-Unis, le gouvernement du Honduras a décidé de mettre fin à la coopération sanitaire avec Cuba et les brigades médicales cubaines ont dû quitter le pays. C’est la preuve que que cette solidarité dépend de la volonté politique des États concernés. L’autre exemple, positif, c’est l’exemple du Mexique. Il y a en ce moment 3 000 médecins cubains qui sont sur place et la Présidente Sheinbaum, a répété à plusieurs reprises qu’il n’est pas question que ces médecins quittent le Mexique. En échange de cette aide humanitaire et médicale, ce pays envoie des bateaux d’aide humanitaire avec des médicaments et toute sorte de biens de première nécessité qui sont nécessaires à ce que Cuba puisse survivre.
You may also like
-
Interview with a member of the Revolutionary Communist Youth League (bolsheviks)
-
Solidarity with the Students in France! / Solidarité avec les étudiants en France !
-
The International Situation: As 2026 comes to a close, inter-imperialist rivalries intensify
-
Defending Cuba is defending our future: The No War on Cuba Campaign in Canada
-
TMU students mobilize in Solidarity with Cuba to call for an end to the criminal blockade!
